L’acharnement est un humanisme

Je trouve le lien entre les mères animales* et leur progéniture extraordinaire, à savoir hors de l’ordinaire. Comprendre : hors de l’ordinaire des humains.  J’ai observé attentivement ma chatte prendre soin de ses chatons dès la naissance, comme je me suis improvisée sage-femme le temps d’un après-midi à la demande de Madame la Maman. Légèrement paniquée, Maman pour la première fois, elle a machinalement trouvé les gestes justes, et en se tournant, se retournant, à coups de tâtonnements, elle a réussi avec succès à maintenir une position agréable pour les chatons, afin qu’ils s’y blottissent, s’y nourrissent, afin qu’ils y vivent.

Quand j’ai vu apparaître la tête du premier chaton, je tremblais.

Sans véritablement comprendre ce que je disais, je répétais : « Noursette, Noursette… » Sans attendre, elle posa sa tête sur la chose fragile, mouillée, encore dans un état d’entre-vies. Je l’ai regardé, elle a mâché quelque chose. J’ai paniqué en songeant que mon chat avalait sans état-d’âme son nouveau-né. J’ai tremblé à nouveau. Puis j’ai entendu un cri. Le cri le plus merveilleux qui fût à cet instant-même : le cri de la naissance, le cri de la liberté. Le Cri de la Vie.

Alors, je ne sais comment, je ne sais pourquoi, je ne sais même pas à quel moment exactement, mes yeux fatigués ont versé ces larmes : ces larmes de la naissance, ces larmes de la liberté, ces larmes de la vie.

Je ne savais plus arrêter ces larmes.

Pendant plusieurs minutes, au rythme des cris de ce premier nouveau-né coulaient mes larmes.

J’ai alors senti en moi le tourbillon des émotions s’emparer de mon corps. Autrement dit, j’ai cru, un instant, m’évanouir. Je me suis armée d’une force qui me paraissait surhumaine, je me suis levée (j’étais assise parterre depuis des heures), je suis sortie de cette chambre de la maternité. Et j’ai ri, j’étais heureuse. Mon chat devenait Maman. Oui, j’étais heureuse.

Cinq chatons ont suivi, lesquels sont tous nés devant moi, hormis le deuxième, le petit gris.

Voilà aujourd’hui quatre jours que ces minuscules bouts-de-vie ont vu le jour (enfin pas vraiment, car ils ne voient pas encore, et se trouvent dans une semi-obscurité). Depuis le deuxième jour, l’un d’eux m’inquiète. Je m’étais rendue compte qu’il tétait peu et était bien trop occupé à se blottir contre sa maman et contre ses frères et sœurs, à les entourer de ces petites pattes peu chevelues, trop occupé à vouloir vivre d’amour, il en oubliait de se nourrir. Je l’ai nourri alors au biberon, mais ce matin, ayant passé la nuit seul (insolite et grave pour un chaton qui ne possède pas la faculté de réguler sa température et qui d’ordinaire dort en boule avec sa fratrie,) il était froid, affaibli de plus belle, et portait mal son corps.

A l’heure où j’écris ces lignes, le petit Rêveur s’en est allé pour rêver éternellement. Bientôt, où il dort tranquillement, s’élèveront de jolies fleurs.

J’avais décidé de l’isoler, avec une de mes plus petites chaussettes, je lui avais confectionné une couverture, rose avec une petite fleur cousue au dessus. J’ai essayé de le réchauffer, de le nourrir, rien n’a fonctionné, il restait froid et continuait à jeûner. Je me suis dit que la meilleure solution était de le laisser auprès de sa mère pour qu’elle partage avec lui sa chaleur et son amour. J’avais décidé de cela en parallèle d’une surveillance régulière et d’un nourrissage « artificiel ».
Quelques minutes plus tard, Rêveur n’était plus de ce monde.

C’est alors que plongée dans ma peine, je me suis faite la réflexion suivante : l’acharnement est un humanisme.

Bien que maman-chat ait continué à s’occuper de Rêveur coûte que coûte, elle ne s’acharnait pas. S’il n’émettait aucun son, la mère ne s’inquiétait pas, le son seul l’alarmait… qu’il reste calme, affaibli ou même mourant en silence, cela lui importe peu. L’homme a contrario s’alarme des cris, s’alarme du silence, s’alarme de l’agitation inhabituelle, s’alarme d’un rien et s’alarme de tout. Et je suis humaine, donc je me suis alarmée.

J’ai été triste, j’ai pleuré. Oui, je me suis acharnée à entretenir le peu de vie qui restait en Rêveur.

Noursette n’a pas fait ainsi, bien qu’elle lui ait effectué une toilette minutieuse… elle, est tournée vers ce qui se meut, vers la vie, vers ce chéri « instant présent ».

Elle ne s’était ni rendue compte de l’immobilité éternelle de Rêveur, ni du froid de son corps, elle continuait simplement à allaiter sa progéniture.

J’ai songé à quel point seul l’homme s’acharne à vouloir à tout prix garder la vie où celle-ci se fane… J’ai songé alors aux hôpitaux, à tous ces lieux qui puent la mort, et où pourtant à grand renfort de machines, de tubes, de seringues et d’ordinateurs on s’acharne à perpétuer la vie. Une vie qui pue la mort.

Et pourtant, c’est en côtoyant la mort que j’ai renoué avec mes origines littéraires longtemps délaissées.

* : oui, elles méritent tous les « e » qui existent.

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