Le commencement

 

Je me souviens, aux balbutiements de mes douze ans, ma tête pleine de mots, j’ai rêvé de livres, des livres que j’écrirais moi-même. Mon rêve était lancé, et pleine d’insouciance, je décidai du cours de ma vie.

Aujourd’hui, plus de douze ans plus tard, je reviens aux mots, comme on revient au bercail. Mais partie depuis trop longtemps, j’y reviens dans un profond état d’aliénation, par quelle porte entrer, quelle fenêtre, je ne le sais plus. Je ne sais plus faire. Je ne sais plus écrire. Les mots, brouillard au dessus de mes cheveux, sont tremblants, fragiles, tourbillonnants, fuyants, enfin, dénués de sens. Alors, je m’assieds, j’observe, je pense, puis consciente de cette dernière erreur, je ferme les yeux, je parcours l’herbe des doigts, et le vent qui soulève ma robe me rappelle ce qu’il me doit de me souvenir pour écrire. Ressentir.

Alors, je me mets à ressentir.

 

Si cet extrait ne s’apparente pas réellement à un véritable conseil, je tenais à le partager comme premier de la série, car dans l’écriture, ce qui importe réellement est de ressentir.

Si Rimbaud en avait fait sa mission, il convient de se souvenir que beaucoup d’écrivains notamment dès le XIXème siècle ont mis l’accent sur l’émotion, se détachant peu à peu de l’entendement.
Que ce soit en poésie, – qui représente sûrement la forme la plus propice à cette recherche, ou au théâtre, ou même dans l’écriture romanesque, l’écrivain se doit de trouver cette langue, dont il s’agit dans la « Lettre dite du voyant », mai 1871.

Cette langue du voyant, cette langue exempte de mots, cette langue de l’inconnu ou cette langue dont on n’entend que le rythme et les sonorités, cette langue dont on ne comprend rien, mais que l’on ressent intensément.
C’est cette langue que recherche l’écrivain.

La poésie ne cherche pas à donner sens. Elle ne cherche rien.
Mais si elle trouve que le cœur a accéléré ses battements, que les doigts ont pianoté les airs, que les yeux se sont embués, ou que les lèvres ont tremblé, la poésie aurait atteint son homme ou sa femme.
A défaut d’avoir raisonné, elle aurait résonné contre son homme ou sa femme.

 

Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera blanche et noire.*

C’est sur ces quelques mots que Nerval a « percé sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible »**, à jamais.
Ainsi, il s’en est allé pour le monde éternel.

Dans ces quelques mots pleins de poésie, le plus plus talentueux des « fous », donne à lire une phrase que l’entendement refuserait volontiers d’écouter. Car elle ne s’adresse pas à celui-là, l’évocation de couleurs, qui d’autant plus sont antagonistes, l’usage de l’impératif soulignant une parole adressée – au docteur Blanche, mais également à tout lecteur, et le recours à une expression universelle mais obscure « nuit », sont plusieurs éléments qui marqueront à jamais cette phrase dans les plus beaux vers de la poésie française.

Si l’on se doit de retenir un élément essentiel quant à ces paroles, c’est le poids de chaque mot dans une phrase : car si la construction phrastique en écriture poétique fait appel à une harmonie en terme de sonorités, son sens global importe moins que sa faculté de toucher (ce sont les sens qui sont sollicités), parfois même de déranger son lecteur (cf. la poésie surréaliste.)

Alors, la phrase importe moins que le mot.
C’est une association extraordinaire de chaque mot qui fera la forme poétique.
Ainsi le poète comme « l’Etranger » de Baudelaire ou sous une autre forme le Voyant de Rimbaud, attiré par l’extraordinaire, à savoir ce qui est hors de l’ordinaire, peut-être au-delà même de « ces portes d’ivoires ou de corne », ira à sa rencontre, puis reviendra pour lui donner forme à nouveau.
Donner forme à l’extraordinaire.

 

Notes et bibliographie

* : Dernières paroles de Nerval, avant son suicide,
** : Nerval, Aurélia, 1855.